Jean Moulin - Artiste, Préfet, Résistant...

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Le jeune Antoine-Émile Moulin, père de Jean Moulin.

Son père Antoine-Émile Moulin dit Antonin

Lettre du proviseur du lycée d'Avignon à Alphonse Moulin, père d'Antoine-Émile.

Avignon, le 23 août 1875

Monsieur,

J'ai le regret de vous informer d'une faute de votre fils qui vient bien tardivement à ma connaissance. C'est lui qui a donné le signal des applaudissements le jour de la distribution du prix, lorsque M Gent député a passé devant les élèves. Une circulaire, lue dans toutes les classes, et signée par tous les maîtres, invitait les élèves à s'abstenir de toute manifestation. Lorsque votre fils a dit à ses camarades, voila M. Gent, applaudissons, et qu'il en a donné lui-même le signal, il a provoqué une manifestation qui malheureusement a été fort remarquée. Le Lycée n'a pas le droit d'être d'un parti et de faire de la politique. C'est un établissement public et national, où les enfants doivent pouvoir se rencontrer, à quelque parti qu'appartiennent leurs parents : eux, ils ne doivent connaître que le pays, la patrie, la France, et ne pas s'inféoder prématurément aux hommes de parti. Entrainer par ses paroles et son exemple ses camarades et ses voisins à une manifestation inconsidérée que la plupart ont faite sans s'en rendre compte, mais que le public a trop bien comprise, c'est une faute qui doit être expiée.

Je regrette que le maître dont j'ai entre les mains le rapport ne l'ai pas fait séance tenante ; comme il en avait reçu l'instruction. La punition aurait été faite sur le champ : mais il ne faudra pas moins qu'elle soit faite avant la rentrée. Je vous invite donc à renvoyer au lycée votre fils pour y rester trois jours. S'il y avait quelque empêchement à ce qu'il pût revenir immédiatement, je vous serais obligé de m'en informer ; en tout cas votre fils ne sera reçu au lycée à la rentrée que si la punition a été faite.

Je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués et les plus dévoués.

Le Proviseur

Pour bien comprendre Jean Moulin, il est essentiel de connaître son père qui fut pour lui un guide et un exemple.

Sa famille, de paysans et d'artisans, était issue du petit peuple des campagnes de basse Provence. Antonin fut le premier intellectuel de la lignée, mais il ne renia jamais ses origines paysannes.

Né le 19 avril 1857, orphelin de mère peu après sa naissance, il souffrit de l'absence d'un vrai foyer familial. Cependant il trouvait une affection quasi maternelle chez sa tante Rosalie, la sœur de son père, mariée à un Esparvier, marchand de fourrage.

Elève et républicain précoce

Envoyé d'abord en pension au petit séminaire d'Avignon, il ne tarda pas à s'y déplaire, car il manquait de conviction religieuse, et les études y étaient peu poussées. Il rentra alors au lycée d'Avignon, en retard sur ses camarades, mais, intelligent et studieux, il les rattrapa largement, sautant tour à tour deux classes, fait tout à fait exceptionnel.

Très tôt, à l'exemple de son père, il prit goût à la politique. En 1875, sous l'Ordre Moral, au cours de la distribution des prix au lycée d'Avignon, alors que toutes les autorités civiles, militaires et religieuses étaient présentes et qu'il allait être l'un des lauréats les plus chargés en récompenses, Antoine Moulin donna le signal d'applaudissement à l'entrée du seul député républicain du département, M. Gent. Ce fut un beau scandale et le proviseur, informé tardivement du nom du fauteur de trouble, envoya à son père une lettre de blâme. Antonin était très fier de ce précoce brevet de républicanisme. Il conserva précieusement la lettre du proviseur et il aimait la montrer à ses amis !

Enseignant

A la sortie du lycée, Antoine Moulin s'inscrivit à la faculté des lettres d'Aix-en-Provence où, très jeune, il passa son brevet de Cluny qui avait valeur de licence d'enseignement. Nanti de ce diplôme, agé d'à peine plus de 20 ans, il fut nommé professeur de français et de latin au collège de Bédarieux. Un an après, il fut muté au collège de Béziers ou il enseigna tout d'abord le français et le latin avant de se spécialiser en histoire et géographie.

Poète et félibre

Poète et félibre à ses heures, à chaque vacances qu'il venait passer en Provence, il ne manquait pas d'aller à Maillane saluer Frédéric Mistral avec lequel il s'entretenait en provençal. Ce fut Frédéric Mistral qui le présenta à Alphonse Daudet. Ce dernier qui venait passer l'été en famille au château de Parrocel, près de Saint-Andiol, lui exposa un jour le plan d'un roman qu'il projetait et qui devait s'appeler « Nord et Midi ». En réalité, ce roman parut plus tard sous le titre de « Numa Roumestan ».

Antonin Moulin a écrit bon nombre de poèmes, de pièces de théâtre et de livres et notamment une tragédie en vers "Oedipe à Colone", des ouvrages historiques Casimir Péret(1) et Le Grand Amour de Fouché(2) qui obtint un prix de l'Académie française. La plupart de ses pièces de théatre ont été jouées sur scène, notamment au théatre de Lamalou-Les-Bains.

Homme politique

Il se passionnait pour les affaires publiques, et tout d'abord pour celles de la cité. Il fut plusieurs années conseiller municipal et adjoint au maire, sous l'égide d'Alphonse Mas, grand urbaniste de la ville de Béziers. Il se faisait le champion des malheureux qui venaient le solliciter et pour ceux qui étaient dignes d'être aidés, quelques fussent leurs opinions ou appartenances, il ne ménageait ni son temps ni sa peine. Il trouva à Béziers, au Parti radical(3) alors en plein essor, le climat politique qui lui convenait. Il en devint vite l'un des militants les plus ardents.

A la fin du 19ème siècle, il fut très tôt défenseur de Dreyfus, au risque de compromettre sa carrière d'enseignant. Par la parole et par la plume, il fit campagne pour obtenir la révision du procès Dreyfus et la réhabilitation du colonel Picquart(4). Suite à cette affaire, en février 1899, il œuvra pour la création à Béziers d'une filiale de la Ligue des droits de l'homme dont il devint rapidement le président.

En 1913, il fut élu conseiller général du 1er canton de Béziers et il le resta une vingtaine d'années. Il devint bientôt vice-président de cette assemblée où il œuvra notamment pour l'enseignement et pour l'aménagement du Rhône.

Homme de courage

Un de ses traits de caractère que son fils tiendra de lui, c'est le courage civique et le courage tout court. Lui, qui était d'une constitution assez fragile, n'hésita pas, lors d'une épidémie de choléra qui ravagea la Provence en 1884, à suivre et assister le médecin dans ses visites aux cholériques alors que la plupart des gens se terraient pour échapper à la contagion.


Notes

(1) Il s'était penché sur la situation lamentable de quelques survivants des républicains victimes du coup d'état du 2 décembre 1851. Il put faire améliorer le sort de certains et obtenir la réhabilitation d'autres. Il écrivit cet ouvrage en mémoire du maire de Béziers, Casimir Péret, qui, ayant refusé d'accepter le coup de force du prince-président, avait été emprisonné puis déporté à l'île du Diable, au large de la Guyane où il mourut au cours d'une tentative d'évasion. Antonin Moulin fonda également un comité pour faire ériger un monument à Casimir Péret et aux victimes héraultaises du 2 décembre 1851. Ce monument, œuvre de son ami le sculpteur Jean-Antoine Injalbert fut inauguré le 24 mars 1907 sur la place de la Révolution, derrière la cathédrale Saint-Nazaire.

(2) Il y conte l'histoire de Gabrielle-Ernestine de Castellane, Saint-Andiolaise que Joseph Fouché, devenu veuf, épousa en 1818.

(3) Le Parti radical, le plus ancien parti politique français, est aujourd'hui classé au centre droit de l'échiquier politique. Mais à sa création, en 1901, il était le parti des républicains de gauche.

(4) On trouve le nom d'Antonin Moulin parmi les signataires d'une protestation, datée du 7 décembre 1898, en faveur du colonel Picquart ainsi rédigée : « Les soussignés protestent, au nom du droit méconnu, contre les poursuites et les persécutions qui frappent le colonel Picquart, l'héroïque artisan de la révision, à l'heure même où celle-ci s'accomplit ».


Diplômes et médailles décernés à Antonin Moulin

 

Sa mère, Blanche, née Pègue

C'est à Saint-Andiol qu'Antoine s'aperçut que la petite Blanche Pègue, qu'il avait connu enfant, devenait une belle jeune fille. Il la courtisa, écrivit des vers en son honneur et la fit demander en mariage à sa mère. Il avait vingt-huit ans et elle dix-huit lorsqu'il l'épousa le 2 septembre 1885.

C'était une jeune fille timide, qui possédait une solide éducation. Elle se chargea de la conduite des travaux et de l'économie de la maison.

Antonin, libre penseur, lui laissa tout de même assurer une éducation religieuse à ses enfants.

 

Ses sœurs et son Frère

 

Jean Moulin a eu deux sœurs dont une morte en bas âge et un frère décédé à l'âge de dix-neuf ans.

Claire

La première fille du couple, Claire, naquit à Saint-Andiol le 25 juillet 1886. Elle décéda malheureusement chez sa nourrice à l'âge de 7 mois, le 16 mars 1887.

Joseph

Joseph naquit le 2 janvier 1888 à Saint-Andiol. Au cours de l'hiver 1899, à l'âge de 12 ans, peu avant la naissance de son cadet Jean, Joseph contracta la fièvre typhoïde. Il fut gravement malade et failli en mourir.

Ce fut au collège un élève sérieux et sage. Il travailla dur pour obtenir un baccalauréat de mathématiques avec mention. Taciturne, il devenait expansif pour distraire son petit frère Jean. Il lui racontait des histoires que Jean écoutait bouche bée.

En novembre 1906, quelques mois après l'obtention de son baccalauréat, Joseph tomba gravement malade. Le médecin diagnostiqua une péritonite lente, conséquence lointaine de la fièvre typhoïde qui avait failli l'emporter quelques années auparavant. Il endura stoïquement ses souffrances, notant sur son journal la progression de sa maladie. Le 2 mars 1907, à midi, il rendit le dernier soupir. Il avait exactement dix-neuf ans et deux mois.

Dès que le mal s'était aggravé, son cadet Jean avait été envoyé à Saint-Andiol chez sa marraine Jeanne. Le décès de Joseph a marqué un tournant dans la vie de la famille.


Laure

Laure naquit le 3 décembre 1892 à Saint-Andiol et décéda le 31 décembre 1974 à Montpellier.

Vrai petit diable, garçon manqué, Laure s'entendait bien avec son jeune frère Jean, mais elle le bousculait parfois sévèrement, était exigeante pour son travail, le grondait quelquefois et avait le don de l'irriter.

Pendant la grande guerre, entre 1914 et 1918, Laure servit comme infirmière bénévole à l'hôpital du collège puis à l'Hôpital Neuf de Béziers.

Comme en témoigne La Dépêche du 3 juillet 1918, elle est brillament reçue aux examens de la licence ès lettres à la Faculté de Montpellier. Elle fit la plus grande partie de sa carrière dans cette ville de Montpellier où elle enseigna l'anglais et où elle fut très active notamment dans les services sociaux.

Après la seconde guerre mondiale, et après avoir eu la certitude du décès de son frère Jean, elle œuvra à sa mémoire, fit publier son journal "Premier combat" et lui consacra une biographie qui fait référence auprès de tous les historiens.

Ses cousines et leurs enfants

 

Sa tante Marie Pègue, sœur de sa mère Blanche, avait épousé Antonin Sabatier, homme débonnaire et généreux. Ils eurent trois filles : Jeanne, Yvonne et Marcelle.

Jeanne

Née en 1889, à peine dix ans avant Jean et trois ans avant Laure, Jeanne fut pour eux comme une grande sœur. Elle fut aussi la marraine de Jean qui l'aimait particulièrement.

Peu après la mort de Joseph, Jeanne passa six ans à Béziers dans la famille Moulin pour terminer ses études secondaires, puis alla préparer une licence scientifique à Marseille. En 1913, elle épousa à Saint-Andiol Jean Escoffier. De cette union naquit, en 1918, Henri Escoffier qui fut très proche de son cousin Jean de dix-neuf ans son ainé.

Jeanne décéda hélas de la terrible grippe espagnole qui ravagea le pays, quelques mois après la naissance d'Henri. Elle avait à peine 28 ans. Jean Moulin, dont elle était la marraine, en fut profondément affecté.

Yvonne

Yvonne est née en 1895 à Saint-Andiol. Après le départ de sa sœur Jeanne, c'est elle qui s'installa à Béziers dans la famille Moulin. Elle avait trois ans de plus que Jean Moulin qui l'aimait beaucoup mais se faisait un malin plaisir de la taquiner. Et quand il ne la tracassait pas, c'est elle qui le cherchait. Au bout de deux ans, pour mettre fin à ces chamailleries, il fallut renvoyer Yvonne chez ses parents.

Après le décès de sa sœur Jeanne, elle prit soin de son jeune neveu Henri. Quelques années après elle épousa son beau-frère Jean Escoffier et lui donna deux filles Andrée et Suzanne.

Yvonne est décédée à Donzère, le 16 mai 1983 à l'âge de 88 ans.

Marcelle

La plus jeune, Marcelle, est née à Saint-Andiol en 1904. Elle fit des études et devint institutrice. Jean Moulin avait une grande confiance en elle. Pour tromper une éventuelle surveillance de son courrier, c'est à elle qu'il confia le soin d'expédier, en son nom, des cartes postales à sa famille alors qu'il était à Londres.

Marcelle est décédée à Saint-Andiol le 25 septembre 1987, à l'âge de 83 ans.


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